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Sur
un fond de contestation sociale exclusivement, sinon
principalement, alimentée et reconduite par les enseignants,
tous paliers confondus, revient en récurrence un discours
d’intention sur le rôle des intellectuels dans la société.
L’Algérie n’a pas l’exclusivité de ces discours récurrents
même si elle reste le seul pays arabe où ils mènent une
lutte sévère, difficile et heurtée contre les pouvoirs
publics à la fois pour imposer la reconnaissance de leurs
droits syndicaux et particulièrement leur droit de grève et
pour revaloriser leurs salaires, les plus bas du Monde
arabe, y compris la Palestine. Mais si l’évocation du rôle
des intellectuels dans la société s’accompagne presque
partout ailleurs de leur apparition dans les médias privés
pour des analyses sur l’actualité politique, sociale et
économique, en reconnaissance de leurs capacités
d’éclairage, ils sont rarement sollicités en Algérie.
Pourquoi des pouvoirs arabes en déficit chronique d’une
légitimité par la science de leurs politiques organisent-ils
l’enfermement de leurs discours dans les enceintes
universitaires et leur reprochent-ils en même temps leur peu
d’influence sur la société ?
Une réponse globale serait à la fois scientifiquement
impossible et politiquement intenable. Chacun des cas
particuliers par la méthode d’approche et la pertinence des
questions posées peut éclairer par les processus mis à jour
l’ensemble d’une situation vécue à cette échelle arabe,
ressentie comme telle, par les intellectuels eux-mêmes et
par les gouvernants.
Rôle des intellectuels
Le
reproche fait aux intellectuels est très ancien quoique
formulé différemment depuis le début de ce que nous pouvons
appeler les révolutions nationales. Guerre de libération ou
mouvements d’émancipation nationale au Maghreb, coups d’Etat
contre des pouvoirs relais des anciennes puissances
coloniales au Proche et au Moyen-Orient, renversements
violents au profit d’un clan plus révolutionnaire du pouvoir
ont été les formes les plus «efficaces» de la conduite
politique dans nos pays après l’échec de la nahda à inspirer
un changement par la réforme dans la société et dans les
Etats par un aggiornamento philosophique et séculier. Dès
lors, toutes les grandes entreprise politiques du Monde
arabe se sont fondées sur l’intervention militaire
«révolutionnaire» ou de l’institution militaire elle-même, à
part le parcours du parti Baath doté de la doctrine
philosophico-politique de Michel Aflak et de Salah El Bitar
très vite oubliée d’ailleurs au profit de la méthode du coup
d’Etat et qui n’appartient plus aujourd’hui qu’à la mémoire
des livres. Absents au départ, les intellectuels resteront
absents tout au long des processus, à part ceux qui auront
rejoint ces mouvements et qui deviendront par la force et la
tradition les porte-plumes et les rédacteurs des textes
indispensables à la bonne marche des affaires de l’Etat ou
des révolutions en cours. Notre guerre de libération
nationale peut en être la meilleure expression avec le
nombre de ces intellectuels mobilisés, leur abnégation et
leur fidélité à la révolution et à leur peu d’effets sur les
décisions et sur le cours des événements ; le travail et le
destin d’un Mostefa Lacheraf résumant à eux seuls
l’exclusion de toute pensée rigoureuse et désintéressée des
processus de direction en dépit de son appartenance au
groupe. L’autre destin, celui de Heykel et de ses rapports
avec Nasser, en Egypte, vient conforter la thèse du
caractère précaire et aléatoire du rôle que peuvent jouer
les intellectuels.
Sur ce fond historique de processus politiques engagés sans
doctrine et sans vision philosophique, le reproche fait aux
intellectuels de n’avoir pas pris leurs responsabilités
devient à la fois facile et culpabilisant. Tout le discours
ultérieur reproduira cette «origine» à des degrés divers
mais dont notre pays restera la loupe grossissante, le
microscope, le lieu de meilleure visibilité pour les raisons
historiques que vous connaissez. La nahda ne nous a touchés
que par la bande et un peu sur le tard ; nos élites
bourgeoises actives autour du parti de Ferhat Abbas n’auront
jamais le poids politique de leur représentativité sociale
contrairement au pays du Machrek où les intellectuels
continueront à bénéficier de leur statut social ancien non
interrompu par une colonisation sauvage et extrêmement
destructrice et continueront de jouir de leur prestige
renforcé par leur fonction critique à l’égard du pouvoir
ottoman.
Rien de tout cela chez nous. La mode post-indépendance qui a
glorifié le caractère «paysan» de notre guerre de libération
avait même amoindri les apports par ailleurs indiscutables
et historiquement prouvés des élites citadines bourgeoises
ou ouvrières. Sur plus de deux décennies, les discours de
glorification ont visé la culpabilisation des citadins, des
jeunes et des intellectuels jusqu’à ce point culminant de la
moralisation de la vie publique à Alger exécutée avec force
bergers allemands et matraques policières.
Rang social
A
l’indépendance et pendant quelque quinze années par la force
d’inertie de l’«héritage» colonial des échelles de salaires,
les intellectuels jouissaient encore de prestige et des
rémunérations qui le concrétisent. Un professeur de Lycée
débutant et encore stagiaire touchait quatre fois le SMIG,
c’est-à-dire aux chiffres d’aujourd’hui l’équivalent de
cinquante mille dinars environ. Faites les calculs
vous-mêmes ou les recherches pour situer les revenus des
professeurs d’université, des médecins, des ingénieurs, etc.
Comment le tassement s’est-il effectué pour que, sur le plan
social, un travailleur de l’éducation, de la science et de
la culture perçoive un salaire qui déconsidère sa fonction
et détruit toute possibilité d’en faire un modèle de
réussite sociale accompagnée de prestige et de respect ? Cet
aspect des choses est unique, particulier à notre pays. Il
ne se retrouve nulle part ailleurs même à Ghaza où un
universitaire touche près de trois mille dollars, huit fois
qu’en Algérie. Des analystes et des observateurs ajoutent
aux facteurs historiques qui ont déterminé les rapports
actuels entre pouvoir et intellectuels le passage de notre
société d’une organisation basée sur le procès de travail à
une autre basée sur la distribution de la rente. Dans ce
type de société, le travail, et encore moins le travail
intellectuel, ne devient nécessaire et source des richesses,
les hydrocarbures palliant les besoins financiers de l’Etat
et les appétits d’accumulation primitive des groupes et des
forces qui l’accaparent. Et si, partout dans le Monde arabe,
en dehors aussi, les chercheurs et les gouvernants sont
fondés à parler de fuite des cerveaux, un des thèmes favoris
de culpabilisation d’autant plus facile et injuste qu’il
fait l’impasse sur les causes et les raisons d’un exode
devenu phénomène mondial, en Algérie il s’agit bien d’un
processus d’expulsion des cerveaux qui est mis en œuvre.
Discours de circonstances, discours au-delà des occasions,
la parole du pouvoir sur les intellectuels ne relève pas
d’une conscience du rôle positif que peuvent constituer ces
intellectuels, par ailleurs constituants principaux des
couches moyennes dans les pays normaux. L’examen superficiel
de l’habitat (les villas très coûteuses que vous voyez en
forment 28%), des signes excréteurs de richesses indiquent
sans équivoque que les couches moyennes dans notre pays
excluent la grande majorité des universitaires. Nous avons
aussi ce signe infamant d’avoir produit des couches moyennes
incultes nées des circuits de la rente et de l’informel. Ce
discours signale, donc, plutôt le contraire, cette vieille
habitude du reproche, la stigmatisation d’une couche qui ne
manifeste pas à l’Etat la reconnaissance de l’avoir formée
et donc de faire preuve d’ingratitude, de manque de vertu,
de ne pas reproduire dans ses actes la gloire des actes
attachés au pouvoir. Mais cela ne rend pas compte de tout.
Ces rapports pouvoir-intellectuels sont également marqués
par l’échec. L’Algérie a produit des centaines de milliers
d’universitaires. Elle n’a pas produit l’ombre d’une
intelligentsia qui, de toutes les façons en tant
qu’intelligentsia aurait passé au crible de la critique
l’ensemble de ses actes. Le pouvoir en réalité n’en veut
pas. les intelligentsias sont partout dérangeantes,
d’essence démocratique même limitée. Aucun intellectuel ne
peut jouer un rôle dans une société sans la naissance de
cette intelligentsia voulue par le haut ou créée par les
conditions historiques. D’autres raisons encore plus
lointaines expliquent cet accroc historique. Dans des
sociétés patriarcales marquées par les tabous politiques et
religieux, entre autres tabous, le discours de la
conformation sociale appartient à l’église ou à la mosquée,
structurellement. Et ce ne sont pas d’épisodiques paroles
qui suffiront à changer la donne.
Mohammed
Bouhamidi,
La Tribune, 12 octobre 2006
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