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Waciny
Laaredj a été professeur de littérature moderne à
l’université d’Alger jusqu’en 1994. Il vit actuellement dans
la capitale française et enseigne à Paris VIII (la
Sorbonne). Romancier d'expression arabe, il est l'auteur de
La gardienne des ombres et de Le miroir aveugle traduits en
français, de Fleurs d'amandier, Le drame de la 1007ème nuit,
La maîtresse des lieux. Son roman Mémoire d'eau a du être
édité en français, en italien et en espagnol dans la série
Mémoires méditerranéennes.
Jeune
Afrique s'est intéressée à
l'auteur du premier roman consacré à l'Emir et l'a
interviewé:
Alors que
s’ouvre, le 30 octobre, le Salon du livre d’Alger, paraît en
français la première biographie romancée du père de la
nation algérienne. Entretien avec l’auteur, Waciny Laredj.
C’est le
premier roman sur l’émir Abdelkader, personnage fascinant et
romanesque s’il en est ! Né en 1808 près de Mascara, dans
l’Ouest algérien, il prend à 24 ans la tête de la guerre de
résistance contre la conquête française de l’Algérie.
Vaincu, il capitule en 1847, puis est emprisonné en France
jusqu’en 1852. Il est exilé en 1855 à Damas, où il meurt en
1883. Le Livre de l’Émir, de l’écrivain algérien Waciny
Laredj, se dévore comme un roman d’aventures, pimenté de
scènes de batailles épiques exaltant le courage, la
perspicacité et la sagesse d’Abdelkader. Mais l’ouvrage va
bien au-delà du portrait de chef de guerre, facette la plus
connue de l’Émir.
Au fil des
pages, on découvre un homme érudit, poète et amoureux des
livres. Un musulman soufi, favorable au rapprochement entre
l’Orient et l’Occident, entre l’islam et le christianisme.
D’ailleurs, Laredj fait tourner son récit autour de la
relation particulière tissée entre l’Émir et Mgr Antoine
Dupuch, premier évêque d’Alger. Les deux hommes se sont
rencontrés en 1841 lors des négociations sur l’échange de
prisonniers et ont développé un profond respect mutuel.
L’écriture inspirée du romancier nous fait entrer dans la
tête de l’Émir et au cœur de cette époque troublée en France
comme en Algérie. Pour écrire ce livre d’atmosphères et
d’odeurs qui, selon l’écrivain, ont « leur propre histoire
», il s’est rendu sur les lieux « habités » par Abdelkader
en Algérie, au Maroc, en France et en Syrie. Il restitue le
toucher d’une étoffe, le son du canon, le bruit des vagues,
qui viennent lécher le port d’Alger, le goût amer de l’exil
et de la prison. Auteur d’une dizaine de romans, Waciny
Laredj, né près de Tlemcen en 1954, vit à Paris depuis 1994,
où il est professeur de lettres à la Sorbonne. Il sera bien
sûr présent au Salon du livre
d’Alger, mais avant, il dévoile pour J.A.
quelques-unes des multiples facettes de son illustre
personnage.
Jeune Afrique : Pourquoi un
roman sur l’émir Abdelkader ?
Waciny Laredj : Dans
l’histoire de mon pays, c’est un peu notre Napoléon à nous,
toutes proportions gardées ! C’est le fondateur de la
nation algérienne. Je me suis rendu compte qu’il existait
des centaines d’écrits sur lui, mais qu’il n’avait
jamais inspiré un romancier. Cette absence a été le déclic.
Jeune Afrique : Comment vous
êtes-vous documenté sur lui ?
Waciny Laredj : J’ai
effectué des recherches pendant quatre ans. J’avais des
connaissances d’ordre général, notamment sur les débats
contradictoires qui entourent le personnage. Pour la
majorité des Algériens, c’est le père de la nation. Mais une
minorité lui reproche de s’être rendu aux Français. Certains
auraient souhaité qu’il continue la lutte jusqu’au martyre.
Pour ma part, le fait de capituler, après dix-sept ans de
guerre et se sachant condamné, est un acte de sagesse. Se
rendre fait aussi partie de la guerre !
Jeune Afrique : Vous centrez
votre livre sur sa relation avec Mgr Dupuch, pourquoi ?
Waciny Laredj : À
l’époque, côté algérien, on assimilait la colonisation
française aux chrétiens et, côté français, on assimilait
l’Émir, le guerrier, à l’islam. Ce qui a entraîné beaucoup
de malentendus. Malgré cela, Mgr Dupuch et lui ont pu
négocier la libération de prisonniers en 1841. C’est le
début d’un dialogue des civilisations ! La deuxième phase de
ce dialogue se passe lors de la libération d’Abdelkader,
intervenue grâce aux efforts de ses admirateurs français,
mais surtout de Mgr Dupuch, qui n’a pas ménagé sa peine. La
troisième phase, que je ne raconte pas dans mon livre, c’est
lorsque l’Émir sauve 10 000 chrétiens à Damas, en 1860,
pendant la guerre civile. Les idées de Mgr Dupuch ont
perduré, le dialogue ne s’est pas arrêté, c’est fantastique
! Pour ma part, j’ai essayé de formuler une réponse aux
questions du présent en m’appuyant sur l’histoire. J’ai
voulu montrer qu’il est toujours possible de créer et de
garder un lien entre les religions, même en temps de guerre,
quand il existe des hommes exceptionnels.
Jeune Afrique : Les deux hommes
ont donc su dépasser leurs préjugés respectifs ?
Waciny Laredj : Ce sont
deux personnages extraordinaires pour leur époque, qui ne
sont pas restés figés sur leur premier regard. Du côté de
l’Émir, la vision qui prédomine au début est celle d’une
guerre de religion. Mais après sa première bataille contre
les Français, les « mécréants », il se rend compte que leur
armée est organisée de façon moderne, qu’ils utilisent des
armes nouvelles. Son objectif est alors de se battre avec un
équipement moderne et de combattre aussi les tribus et leurs
mentalités. Il tente de constituer une armée qui a comme but
de libérer une terre, non de faire des razzias… De l’autre
côté, lorsque Antoine Dupuch débarque à Alger, il a en tête
de christianiser l’Algérie. Il se rend compte peu à peu que
la chrétienté dans ce pays est un fantasme et que les
Algériens sont musulmans dans leur grande majorité. Les deux
hommes vont s’accrocher aux transformations fondamentales du
siècle. Un choix, assumé jusqu’au bout, qui leur coûte cher
: Mgr Dupuch doit retourner en France, et Abdelkader se fait
beaucoup d’ennemis parmi les tribus.
Jeune Afrique : L’Émir est mort
à Damas, mais il repose aujourd’hui à Alger…
Waciny Laredj : Mgr
Dupuch est enterré à Alger, dans l’église du Sacré-Cœur, à
quelques kilomètres de l’Émir, dont la dépouille a été
rapatriée de Damas en 1966. Récemment, dans El Watan, j’ai
proposé qu’on les enterre ensemble, dans une même tombe. Il
y a eu de très mauvaises réactions, des gens scandalisés qui
n’ont pas compris la portée symbolique. Au début, l’Émir
voulait retourner à Alger, puis il s’est résigné et a
demandé à être enterré à côté d’Ibn ‘Arabî, son maître
spirituel. C’est un choix très fort, mystique et non plus
politique. Le faire revenir en Algérie en 1966 était un acte
politique. Le pays avait besoin de son père fondateur. Selon
moi, il ne fallait pas le faire, mais, au contraire,
respecter le choix de l’Émir.
Jeune Afrique : Vous êtes un
fin francophone, pourquoi écrire en arabe ?
Waciny Laredj : Je suis
de la génération coloniale. À l’écrit, j’ai eu accès à la
langue française avant l’arabe. Même si mon père est mort
sous la torture en 1959, j’étais trop petit pour comprendre
les implications politiques. Pour moi, l’école française
était un espace de liberté. Je suis resté francophone
jusqu’à 16 ans. C’est ma grand-mère qui m’a poussé vers
l’arabe, car nos ancêtres sont des Maures arrivés
d’Andalousie au XVIe siècle et, pour comprendre leur
histoire, il fallait bien connaître cette langue.
Jeune Afrique : Le Livre de
l’Émir est publié en arabe depuis un an, notamment dans une
édition algérienne de poche. Comment a-t-il été reçu en
Algérie ?
Waciny Laredj : Très
bien ! On assiste en Algérie à un regain d’intérêt pour
l’histoire et des figures comme saint Augustin ou l’émir
Abdelkader. Le président Bouteflika a lu le livre et semble
intéressé par un projet d’adaptation cinématographique.
Malgré cela, lorsque nous avons déposé le projet avec le
réalisateur, on nous a fait comprendre que certaines
personnes haut placées ne sont pas forcément contentes que
l’Émir soit montré comme un homme de culture ouvert au
dialogue. C’est un nouveau regard qui dérange, une bataille
d’idées qui va bien au-delà du film. J’espère que le projet
se concrétisera, car c’est très important pour notre culture
et notre histoire. .
Propos
recueillis par Olivia
Marsaud,
Jeune Afrique, 29 octobre 2006
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