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«Ceux qui,
pieusement, sont morts pour la patrie ont droit qu’à leur
cercueil, la foule vienne et prie. Parmi les plus beaux
noms, leur nom est le plus beau. La voix d’un peuple entier
les berce en leur tombeau.» Victor Hugo (Hymne aux morts).
Ces vers sont magnifiques, ils devraient constituer le
bréviaire de tous ceux qui sont reconnaissants à ceux qui
ont permis à l’Algérie de recouvrer son indépendance. A côté
des historiques, il y a les anonymes, les sans-grades, les
sans-voix mais pas sans-droit et surtout le peuple qui a
payé le plus lourd tribut, à juste titre, il mérite mille
fois le titre de «moudjahid».
Le texte de l’Appel du Premier Novembre, a été imprimé dans
la nuit du 26 au 27 octobre 1954, sous la supervision de Ali
Zamoum, à Ighil Imoula. Le texte annonçait déjà le cap: «A
vous qui êtes appelés à nous juger...Nous considérons avant
tout qu’après des décades de lutte, le Mouvement national a
atteint sa phase finale de réalisation....C’est ainsi que
notre Mouvement national, terrassé par des années
d’immobilisme et de routine, mal orienté, privé du soutien
indispensable de l’opinion populaire, dépassé par les
événements, se désagrège progressivement, à la grande
satisfaction du colonialisme qui croit avoir remporté la
plus grande victoire de sa lutte contre l’avant-garde
algérienne. L’heure est grave. Algérien! nous t’invitons à
méditer notre Charte ci-dessus. Ton devoir est de t’y
associer pour sauver notre pays et lui rendre sa liberté. Le
Front de libération nationale est ton front. Sa victoire est
la tienne. Quant à nous, résolus à poursuivre la lutte, sûrs
de tes sentiments anti impérialistes, forts de ton soutien,
nous donnons le meilleur de nous-mêmes à la Patrie».
Flash-back sur le pourquoi de la Révolution. Quelques
échantillons de la civilisation à la pointe de la
baïonnette. Lors de la prise d’Alger, De Bourmont
s’engageait au respect de la religion musulmane, à la
liberté des habitants et à ce que leurs commerces, leurs
terres et leurs industries soient préservés. Deux mois plus
tard, le général Clauzel, qui symbolisera pour les Algériens
la spoliation légale et la malhonnêteté, violera
l’engagement. Il inaugure la politique de privation et de
confiscation des biens habous. C’est le début de la colonie
de peuplement. A partir de 1832, une nouvelle ère de la
colonisation commence. C’est la guerre d’extermination par
enfumades et emmurements, l’épopée des razzias par la
destruction de l’économie vitale, la punition collective et
la torture systématique. Le mois d’avril 1832, la tribu des
Ouffia près d’El Harrach fut massacrée jusqu’à son
extermination suite à un vol dont a été victime une
ambassade, sans preuve ni enquête. Le butin de cette
démonstration de la cruauté coloniale que le duc de Rovigo a
laissé commettre, fut vendu au marché de Bab Azzoun où l’on
voyait «des bracelets encore attachés au poignet coupé et
des boucles d’oreilles sanglantes», comme en témoigne
Hamdane Ben Athmane Khodja dans L’aperçu historique et
statistique de la Régence d’Alger en 1833. En 1845, le
général de Cavaignac avait inauguré, une année avant,
l’ancêtre de la «chambre à gaz» que le colonel Pélissier
utilisera pour mater l’insurrection des Ouled Riah dans le
Dahra. Ainsi, les villageois de cette bourgade s’étaient
réfugiés dans des grottes des montagnes avoisinantes pour
échapper à la furie des soldats. Ils furent enfumés par «des
fagots de broussailles» placés aux entrées et sorties des
grottes. Le soir, le feu fut allumé. Le lendemain, au moins
500 victimes furent dénombrées. Les insurgés avaient
pourtant «offert de se rendre et de payer rançon contre la
vie sauve», ce que le colonel refusa. Ce «meurtre est
consommé avec préméditation sur un ennemi sans défense» Et
lorsque le bois et les broussailles faisaient défaut, on
pratiquera l’emmurement, comme en témoigne le rapport
discret du colonel Saint Arnaud: «Je fais hermétiquement
boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La
terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques». On
payera des Spahis à 10 francs la paire d’oreilles d’un
indigène, preuve qu’ils avaient bien combattu. «Un plein
baril d’oreilles récoltées paire à paire, sur des
prisonniers, amis ou ennemis» a été rapporté d’une
expédition dans le Sud par le général Yusuf. Le code de
l’indigénat, petit frère jumeau du code noir qui balisait la
vie des esclaves noirs, justifiait le séquestre et la
spoliation, l’internement administratif, les punitions
collectives et la ségrégation.
Les Algériens ne peuvent pas oublier la conclusion du
rapport de Tocqueville en 1847: «Nous avons rendu la société
musulmane plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante
et plus barbare qu’elle ne l’était avant de nous connaître».
Non, les Algériens n’étaient pas des Barbares, ils avaient
un système éducatif qui reposait sur les fondations pieuses.
Un arrêté de septembres 1830 rattache les habous à
l’administration, ce qui tarit, de ce fait, le financement
des milliers d’écoles que Diego de Haëdo puis Venture de
Paradis, vers 1750, avaient signalé. Parallèlement, un
prosélytisme frénétique «boosté» par le cardinal Lavigerie
tenta en vain de convertir les Algériens qui ne se
résignaient pas à se convertir malgré les méthodes
d’évangélisation très discutables utilisées. Plus tard, une
autre tache sur le visage du colonisateur en l’occurrence,
la torture, a connu une «évolution» au cours de la
colonisation. Elle sera perfectionnée en même temps que les
autres violences non conventionnelles grâce aux facilités
fournies par une législation d’exception qui laissait les
militaires maîtres du terrain...En 1957, elle devient
rapidement l’arme reine dans un conflit qui vise en premier
lieu la population algérienne. Plus tard et en 1959, le
général de Gaulle lui-même reconnaît: «...Par le combat, les
exécutions sommaires, les exécutions légales, nous tuons dix
fois plus d’adversaires que ceux-ci ne nous
tuent...Prétendre qu’ils sont Français ou qu’ils veulent
l’être, c’est une épouvantable dérision...Il est tout
simplement fou de croire que notre domination forcée ait
quelque avenir que ce soit.».(1). Il faut cependant,
reconnaître que des Français ont osé dire non et ont dénoncé
la brutalité de la colonisation et de la guerre
d’indépendance. Certains ont carrément épousé la justesse de
la cause algérienne. Francis Jeanson répondait au président
Bouteflika lors de sa visite d’Etat en France en 2000 en ces
termes: «Tu t’adresses à moi comme si j’étais un traître à
mon pays. A partir d’aujourd’hui, je voudrais que tu
retiennes que mes camarades et moi n’avons fait que notre
devoir, car nous sommes l’autre face de la France. Nous
sommes l’honneur de la France.» Que s’est-il passé pour que
l’aura de la révolution algérienne, voire de la Révolution
de tous les damnés de la terre, soit dilapidée d’une façon
aussi rapide? Les peuples conquièrent leur indépendance, là
est l’épopée. L’indépendance venue, là, commence la
tragédie. Voilà comment le grand poète Aimée Césaire analyse
d’une façon décapante les décolonisations bâclées. Non, ce
peuple qui a eu ses héros qui ont jalonné son histoire trois
fois millénaire, ne peut pas mourir sans se battre pour
exister. J’avais écrit dans un article précédent que le
monde de 2025 se prépare maintenant. Avant les milliards de
la manne céleste, avant les autoroutes, avant, avant, avant,
il nous faut d’abord stabiliser culturellement et
cultuellement notre pays. Quel projet de société avons-nous?
Quand on découvre que le pays est plus atomisé que jamais.
Quand on interroge un Egyptien, il est avant tout de Misr
oum Addounia avant d’être du Caire, d’Alexandrie ou
d’Assiout. Quand on interroge un jeune Algérien, il a de la
peine à se déployer hors de son quartier- fruit d’un
matraquage idéologique paresseux qui ne saurait se confondre
avec l’Education avec un grand E- s’il répond, il nous
apprend qu’il est de Bab El Oued de Soustara de l’Est, de
l’Ouest. On identifie au XXIe siècle l’Algérien à sa
‘açabbya dont parle si bien Ibn Khaldoun. Qu’est-ce qu’une
nation? s’interrogeait Ernest Renan? N’est-ce pas ce «désir
d’être ensemble?» La République est un concept neutre, elle
peut, à la rigueur, être une mosaïque d’ethnies, voire de
communautarisme. La nation c’est autre chose, c’est un
creuset de l’identité commune. Vouloir à tout prix s’arrimer
à un Occident plus «Charles Martel que jamais», et ne veut
pas de nous ou encore être à la traîne de la métropole
moyen-orientale qui ne brille pas par son génie, ne peut pas
nous sortir de l’ornière. Il n’y a pas de modèle sur lequel
s’est appuyée la révolution algérienne, c’est, à n’en point
douter, une singularité. Des exemples existent mais ils
diffèrent tous par la spécificité de ce combat. Qu’on en
juge: voilà 22 jeunes qui n’ont comme arme que leur
détermination profonde en face d’une armée de 500.000 hommes
armés par l’Otan et à qui il a été proposé de larguer une
bombe atomique sur les Algériens....L’Algérie est le seul
pays à avoir été colonisé aussi longtemps et à avoir subi
une tentative de génocide à la fois culturel et cultuel. Il
n’y a pas, à notre sens, une révolution qui a fait l’objet
de multiples études, elle a véritablement ébranlé la
conscience du monde. Qu’on se le dise, des chanteurs parmi
les plus prestigieux du monde arabe tels que Mohamed
Abdelwahab, Abdelhalim Hafez, Mohamed Kandil et Faïza Ahmed,
ont chanté la Révolution. Le chant révolutionnaire Allah ou
Akbar est devenu l’hymne libyen. Pendant plus de quinze ans
la flamme de la révolution fut entretenue. Puis, plus rien.
Que reste-t-il de l’engouement mondial pour la Révolution
algérienne? Que sont devenues les dizaines de thèses
soutenues de par le monde sur la Révolution du Premier
Novembre? Pourquoi cette chape de plomb sur l’écriture de
l’histoire? Dès le départ, il a été convenu que l’Algérien
n’était pas mûr pour connaître son histoire. Mahfoud
Kaddache a donné une explication. Ecoutons-le: «Il ne faut
pas oublier qu’il y a eu un nombre incroyable de traîtres,
et certains sévissent encore chez nous. Et puis, même la
France ne veut pas dévoiler toutes ses cartes. Par exemple,
elle n’ouvrira jamais les archives concernant les rapports
que lui faisaient certaines grandes familles. Pour le simple
fait que ce n’est pas dans son intérêt de dénoncer les
familles dont certains membres ont pu accéder à des postes
de décision dans l’Algérie indépendante. C’est tout
simplement des calculs géopolitiques. Je crois qu’on ne peut
qu’être satisfait par la tournure qu’ont pris les événements
actuels. Ce sont les années de l’oubli et du mépris qui
prennent fin pour que la vérité s’impose enfin en plein
jour...Comme j’espère aussi que le pays des torturés ne soit
pas lui-même un pays où se pratique la torture».(2).
Il est vrai qu’il est utopique d’attendre que d’autres
écrivent notre histoire et la glorifient. L’écriture de
l’histoire n’est pas neutre. Comme l’écrit l’écrivain
bengali, Bankimcandra Chatterjee: «Il n’y a pas d’histoire
hindoue. Qui louera nos nobles qualités si nous ne les
louons pas nous-mêmes?..La gloire d’une nation a-t-elle
jamais été chantée par une autre nation?»(3).
Si on veut écrire une histoire de l’Algérie millénaire, il
est nécessaire de disposer des matériaux, de tous les
matériaux, aussi bien ceux qui sont entreposés à Aix auprès
de notre «adversaire intime» mais aussi en Turquie en
Espagne (N’oublions pas qu’Oran était espagnole pendant près
de trois siècles), en Tunisie, au Maroc, en un mot, auprès
de tous les pays qui ont eu à connaître l’Algérie. Voilà un
vrai défi que pourrait relever le ministère de la Culture en
participant à la reconstitution de la mémoire de cette
immense Algérie, au lieu de: Qu’on se rende compte, il a
fallu que le ministre des Affaires étrangères algérien aille
aux Etats-Unis pour qu’on lui remette une copie du premier
traité que l’Algérie (à l’époque de la Régence) avait signé
avec la jeune république américaine naissante. Que l’Algérie
a été la première à reconnaître. Cela n’a pas empêché
l’amiral américain Décatur de tenter...sa chance sans succès
en bombardant Alger Al Mahroussa en 1824. Il arrive,
malheureusement, que nous ayons une propension à regarder la
paille dans l’oeil du voisin et non pas la poutre qui est
dans notre oeil pour paraphraser la parabole célèbre de
Saint- Mathieu. Nous devons tout faire pour montrer que nous
avons une histoire trois fois millénaire- Massinissa battait
monnaie, il y a vingt-deux siècles de cela, pendant que
l’Europe continentale émergeait péniblement vers les temps
historiques. Ne donnons pas de leçon aux autres, soyons
humbles, nous avons beaucoup à apprendre, nous devons avoir
une lecture de l’histoire la plus objective possible si,
nous voulons être crédibles vis-à-vis de nos partenaires,
d’autant que la perte récente de deux historiens français de
talent, qui ont réellement compris la détresse du peuple
algérien et l’ont soutenu, jointe à celle de l’éminent
professeur Kaddache, risque de rendre encore plus difficile
l’écriture d’une histoire sereine.(4)
Peut-on, en définitive, laisser une Révolution aussi
prestigieuse, aussi importante, se déliter dangereusement
par un oubli, par une perversion des principes. N’est-il pas
temps de réhabiliter l’effort sous toutes les formes?
N’est-il pas temps enfin de réconcilier ce peuple avec
lui-même? N’est-il pas temps d’écrire l’histoire, non pas
celle d’un segment mais celle de 3000 ans. Il est curieux de
constater que les pères fondateurs de la Révolution de
Novembre articulaient leur plaidoyer pour l’indépendance sur
l’histoire de l’Algérie millénaire! Cette histoire, que
dis-je, cette épopée. Avant le VIIe siècle, il y avait une
civilisation, des dynasties sur cette terre bénie. Après
l’indépendance, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec
la morale et l’honnêteté scientifique, cette histoire fut
occultée. La France a procédé de la même façon en nous
donnant une ascendance gauloise!!!
Comment, honnêtement, aller de l’avant si on ne met pas tout
sur la table, les événements qui nous valorisent et notre
part d’ombre? De notre point de vue, un chantier aussi
important que tout ce qui a été fait dans le domaine de
l’investissement est celui de l’engagement vers une
réconciliation authentique où chacun doit trouver sa place.
Dire que la Révolution ne souffre d’aucune discussion sur
les «certitudes» que l’on ne peut remettre en cause, est une
erreur car la vraie Révolution est sûrement gangrenée par
tous ceux qui trouvent leur compte dans l’opacité. On
découvre encore des faux révolutionnaires. La Révolution, en
acceptant de se remettre en cause, sortira grandie et sera
réappropriée par la jeunesse. Après les vraies légitimités
révolutionnaires, les moudjahidine devraient transmettre le
flambeau à cette jeunesse -dépositaire de la légitimité
scientifique-, seule capable de relever les vrais défis qui
risquent, s’ils ne sont pas relevés, d’hypothéquer
définitivement le destin de cette immense Algérie.
1 Hanafi Si Larbi, "L’histoire partiale et partielle"
in El Watan,
23 février 2006
2 Hamid Tahri, "Mahfoud Kaddache", in El Watan, le 18 Mai 2006.
3 Chems-Eddine Chitour, "Le passé revisité", Editions Casbah,
Alger, 1998 & 2005.
4 Chems-Eddine Chitour, "Jeunes de France, si vous
saviez...", in Revue Panoramique n°62 Paris. 2003.
Pr. Chems-Eddine
CHITOUR, l'Expression, 02 novembre 2006
Chems
Eddine Chitour est enseignant de thermodynamique à l’Ecole
Polytechnique d’Alger. Il est ingénieur en génie chimique
de la même école, ingénieur de l’Institut Algérien et de
l’Institut Français du pétrole. Il est titulaire d’un
Doctorat-Ingénieur de l’Université d’Alger et d’un Doctorat
es-Sciences de l’Université Jean Monnet de l’Académie de
Lyon (France). Il a été professeur associé à l’Ecole
d’Ingénieurs de génie chimique de Toulouse.
Professeur, il a fait soutenir plusieurs dizaines de
thèses de magister et de doctorat es sciences. Il est
l'auteur d’une centaine de publications et de communications
scientifiques. Il a, enfin, rédigé plusieurs ouvrages dans
le cadre de ses enseignements de chimie physique et de
raffinage.
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