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Rédaction
CNES-USTO.IFRANCE.COM (04 novembre 2006)-
Farid Cherbal écrivait, il y a un an et demi de cela, un
article paru dans la presse nationale où il évoquait le
thème de la démocratie à l'université algérienne. Le débat
est toujours d'actualité. C'est la raison pour laquelle on
le republie ici. Lecture:
Les
conditions catastrophiques de la rentrée universitaire
2004-2005 ont exacerbé la crise que vit l'université depuis
deux décennies. Les récents événements survenus à
l'université de Sidi Bel Abbès et d'Alger (voir plus loin
pour les détails) ont mis à nu l'absence de gestion
démocratique de l'université et l'utilisation de la force
pour gérer les problèmes socio-pédagogiques des étudiants.
En effet,
l'université algérienne détient un triste record en matière
de déficit démocratique dans sa gestion. La loi
d'orientation de l'enseignement supérieur d'avril 1999 et le
décret exécutif du 23 août 2003, fixant les missions et les
règles particulières d'organisation et de fonctionnement de
l'université, sont très en retrait des normes universelles
en matière de gestion démocratique de l'université. Pis,
l'université connaît une véritable régression en ce qui
concerne les élections des responsables pédagogiques car, il
faut le rappeler, les doyens des facultés étaient élus avant
1971 (1) et les directeurs d'instituts étaient aussi élus à
la fin des années 1980 (2). Depuis une dizaine d'années,
tous les responsables pédagogiques, c'est-à-dire les
recteurs, les vice-recteurs, les directeurs d'instituts et
des grandes écoles, les doyens et les chefs de département
des facultés, sont cooptés par le pouvoir.
A travers
la cooptation des recteurs, des directeurs et des doyens, le
pouvoir détient en fait les vrais centres de décision de la
gestion de l'université. Tous les organes de gestion de
l'université mis en place par le décret exécutif du 23 août
2003 et où siègent les représentants élus des acteurs de la
communauté universitaire, ne sont qu'un « leurre » destiné à
créer un « décor démocratique ». L'écrasante majorité de la
communauté universitaire est exclue de toute participation à
la gestion de l'université, et de toutes les décisions
importantes qui engagent l'avenir de l'université. Il faut
souligner qu'en Europe, en Amérique, à Haïti, au Sénégal, au
Burkina Faso et ailleurs, les responsables pédagogiques de
l'université sont élus et ils représentent l'université
auprès du pouvoir. Dans l'université algérienne, c'est tout
à fait le contraire, les responsables pédagogiques sont
cooptés par le pouvoir et ils le représentent auprès de
l'université. (3) La démocratisation de la gestion de
l'université est un enjeu social et politique stratégique
car l'un des éléments majeurs de la crise
multidimensionnelle qui secoue l'université depuis le début
des années 1980 est sa gestion despotique, opaque et
rentière par la bureaucratie universitaire (4).
Toutes les
réformes de l'université sont vouées d'avance à l'échec, si
la démocratisation de la gestion de l'université n'est pas
mise en place auparavant. Nous citerons quelques événements
récents, qui traduisent les graves dérives liées à l'absence
d'une gestion démocratique de l'université : les poursuites
judiciaires engagées par les recteurs de l'université de
Skikda et de Béjaïa contre les syndicalistes du Conseil
national des enseignants du supérieur, syndicat majoritaire
des enseignants du supérieur (CNES) pour avoir défendu les
revendications socioprofessionnelles des adhérents. Les
derniers événements survenus à l'université de Sidi Bel
Abbès, le 8 janvier 2005, où une vingtaine d'étudiants ont
tenté un suicide collectif parce qu'ils avaient été exclus,
suite à un mouvement de protestation autour de leurs
problèmes socio-pédagogiques.
La
violation des franchises universitaires(à l'appel du recteur
de l'université d'Alger et avec l'accord du conseil
d'administration de l'université) (5) par les forces de
l'ordre, de la faculté des sciences politiques et de la
communication, dans la nuit du lundi 10 janvier au mardi 11
janvier 2005, pour expulser des étudiants qui demandaient la
libération de leur camarade Merzouk Hamitouche, arrêté suite
à un mouvement de protestation sur les problèmes sociaux
liés aux conditions catastrophiques de la rentrée
universitaire 2004-2005. Cette intervention musclée des
forces de police s'est traduite par des dizaines de blessés
du côté des étudiants et par des arrestations d'étudiantes
et étudiants. Ils furent libérés trois jours après,
cependant, deux étudiants arrêtés ce jour-là, demeurent
toujours incarcérés. (6)
Ces trois
événements pris, parmi tant d'autres, malheureusement,
démontrent à eux seuls que l'absence d'une gestion
démocratique de l'université a laissé la place à la force
(c'est-à-dire la justice et les forces de l'ordre) comme
l'unique mécanisme de gestion des problèmes de la communauté
universitaire, au lieu du dialogue et du partenariat social.
L'appel du syndicat CNES à une journée nationale de
protestation le 7 février 2005, pour la défense des
franchises universitaires et des libertés syndicales,
traduit l'extrême gravité de la situation qui règne sur les
campus. Il est temps pour la communauté universitaire
d'ouvrir un large débat sur la crise de l'université, sur sa
gestion et sur les moyens de construire un système
universitaire démocratique. (7) La lutte pour la démocratie
en Algérie a commencé dans l'université et il est paradoxal
aujourd'hui que la démocratie s'arrête aux portes du campus
! Qu'est-ce que la démocratie à l'université ? Comment faire
de l'université un espace de la citoyenneté ? Quels sont les
enjeux stratégiques de la démocratisation de la gestion de
l'université ? Quels sont les acteurs de la communauté
universitaire qui luttent aujourd'hui pour une gestion
démocratique de l'université ?
Un espace de
la citoyenneté
Un système
universitaire démocratique correspond avant tout à une
université gérée dans la transparence et avec la
concertation la plus large des acteurs de la communauté
universitaire. L'exclusion de la grande majorité des acteurs
de la communauté universitaire de la gestion de l'université
depuis deux décennies a entraîné une démobilisation, une
démotivation des acteurs de la communauté universitaire, un
gaspillage des ressources, une prolifération de la violence
dans les campus et l'exil des universitaires. L'université
s'est totalement déconnectée de son environnement et vit
dans un « autisme social » profond. L'élection des
responsables pédagogiques par les enseignants est une
condition sine qua non pour les impliquer ainsi que les
autres acteurs de la communauté universitaire dans le
redressement de l'université. Cette élection n'est qu'une
première étape dans la mise en place du processus de la
démocratisation de la gestion de l'université. Cette
élection va créer les conditions pour rendre la gestion de
l'université transparente et efficace. Les candidats au
poste de doyens de facultés et de recteurs d'université
devraient présenter un programme de travail avec des
objectifs à atteindre durant leurs mandats et mener une
campagne électorale afin de susciter une grande
participation des enseignants aux élections. Les élections
doivent se dérouler sur deux jours, et à la même date, au
niveau de tous les établissements universitaires, afin de
faire participer la majorité des enseignants, et d'en faire
un enjeu national. Le nombre de mandats doit être limité à
deux. Ensuite, dans une deuxième étape, il faudra élire les
organes représentatifs de la communauté universitaire comme
les conseils de faculté, le conseil scientifique de
l'université et le conseil d'administration de l'université,
en veillant à une représentation démocratique de l'ensemble
de la communauté universitaire et à une forte participation
de la communauté universitaire à ces élections (8). Les
délégués des trois corps (étudiants, enseignants et
personnels ATS au Conseil d'administration de l'université),
seraient désignés par les membres de leur corps lors
d'élections générales sur l'ensemble de l'université,
élections qui verraient s'affronter des listes partisanes et
qui seraient précédées de véritables campagnes électorales.
Les organes de gestion dans un système universitaire
démocratique participent ainsi aux grandes décisions qui
engagent l'avenir de l'université.
Les enjeux
stratégiques
« Par
ailleurs, l'université est une collectivité qui est d'autant
plus forte qu'elle est unie et que les décisions, les
orientations qu'elle prend sont assumées collectivement. Le
développement de la participation paraît donc de nature à
renforcer la position d'autonomie de l'université dans la
société, notamment face au pouvoir politique » (9) Les
enjeux stratégiques de la démocratisation de l'université
sont résumés dans cet extrait d'un document de l'Union
nationale des étudiants suisses. Dans un système
universitaire démocratique, l'université est un collectif et
les décisions sont prises après concertation de la majorité
des acteurs de la communauté universitaire. Les processus
électifs sur la base de programmes vont entraîner un grand
développement de la participation et donner une légitimité
aux responsables pédagogiques, aux organes représentatifs de
la communauté universitaire et vont créer une autonomie de
l'université face au pouvoir politique.
L'autonomie de l'université publique signifie avant tout la
création d'une fonction intellectuelle critique, elle
signifie aussi former l'esprit critique des étudiants qui
trouveront ensuite le moyen de développer une pensée
autonome et créative au service de la société (10). Elle
signifie aussi que l'université doit être au service du
développement scientifique et culturel de la société et non
une machine à produire l'échec et les chômeurs. Elle veut
dire aussi que les grandes décisions qui engagent
l'université doivent se prendre en concertation et avec la
participation de tous les acteurs de la communauté
universitaire. Les luttes du syndicat CNES pour la
démocratisation de la gestion de l'université : retour sur
la lutte des enseignants de l'université de Sidi Bel Abbès.
De tous les acteurs de la communauté universitaire, seuls
les enseignants, à travers le syndicat CNES, se battent
depuis une dizaine d'années pour la démocratisation de la
gestion de l'université. Les étudiants et le personnel ATS
n'ont pas pour le moment, à travers leurs organisations
syndicales, posé cette revendication.
Ce n'est
pas un hasard si le syndicat CNES se retrouve à
l'avant-garde de la lutte pour la démocratisation de la
gestion de l'université depuis une dizaine d'années. En
effet, ce sont les grèves menées par le syndicat CNES en
1996-1997, 1998-1999 et 2001-2002 autour de revendications
socioprofessionnelles qui ont permis de comprendre les
fonctions de la bureaucratie universitaire et la nécessité
stratégique de la démocratisation de la gestion de
l'université. A chaque mouvement de grève, les enseignants
se retrouvaient en face de la bureaucratie universitaire qui
usait de tous les moyens répressifs pour briser la grève.
Les grèves du syndicat CNES ont mis à nu les fonctions de la
bureaucratie universitaire, qui sont :
- Le
quadrillage politique de la communauté universitaire pour
briser tout mouvement de contestation des acteurs de la
communauté universitaire autour de leurs problèmes
socioprofessionnels.
- La
gestion et la répartition de la rente sous forme d'heures
complémentaires, de stages de formation à l'étranger, de
congrès scientifiques et autres avantages. Comme on peut le
constater, nous sommes loin des rôles académiques assurés
par une administration universitaire dans un système
universitaire démocratique.
C'est pour
cela que le syndicat CNES - en tant que syndicat
démocratique - va à partir de l'année 2000, faire de la
démocratisation de la gestion de l'université une
revendication stratégique et prioritaire, afin de
contribuer, avec les autres acteurs de la communauté
universitaire, à la construction d'un système universitaire
démocratique. Les enseignants de l'université de Sidi Bel
Abbès (USBA) vont jouer (jouent) un rôle important dans la
lutte pour la démocratisation de la gestion de l'université
et donnent une visibilité à ce combat du syndicat CNES. En
effet, en juin 2000, en accord avec le recteur de l'époque
et le ministère de l'Enseignement supérieur et de la
Recherche scientifique (MESRS), les enseignants de l'USBA
ont élu les doyens dans cinq facultés pour un mandat de
trois ans.
Cette
élection va transformer la gestion de l'université de Sidi
Bel Abbès et entraîner une forte implication des enseignants
dans la gestion de leur université. En mai 2003, les
négociations entre le recteur de l'USBA (qui a remplacé le
recteur en poste en 2000) et la section CNES-USBA s'ouvrent
sur le mode désignation des doyens des facultés en fin de
mandat. Les deux parties arrivent à un accord pour
l'élection de deux enseignants par faculté, le recteur
devait choisir un enseignant pour sa nomination par le
ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche
scientifique. Les élections ont lieu en octobre 2003, deux
semaines après, le MESRS refuse d'appliquer les accords
passés entre la section CNES et le recteur. Ce déni de
démocratie, c'est-à-dire le refus de nommer les doyens élus
par les enseignants, va entraîner une grave crise et un
mouvement de protestation durant toute l'année académique
2003-2004. Ce mouvement de contestation va culminer par le
boycott des examens par les enseignants de l'USBA (12 000
étudiants ont été bloqués dans leur cursus) l'occupation des
facultés par les étudiants et l'organisation de marches dans
la rue pour exiger une solution à ce problème afin qu'ils
puissent passer leurs examens, et l'année blanche fut évitée
de justesse. (11)
Le
syndicat CNES a fait une journée nationale de protestation
le 25 avril 2004 pour soutenir les enseignants de l'USBA et
a organisé le jour-même un vote-sondage sur la question «
Etes-vous pour l'élection de vos responsables pédagogiques ?
» L'écrasante majorité des enseignants consultés, tous
grades confondus, a répondu : « Oui aux élections des
responsables pédagogiques. » Malgré cela, le pouvoir
persiste dans son refus de dénier aux enseignants du
supérieur le droit d'élire leurs responsables pédagogiques
et s'oppose toujours aux choix démocratiques des enseignants
de l'USBA, puisque les doyens élus en octobre 2003 ne sont
toujours pas nommés. Il est temps que la démocratie revienne
à l'université, afin que le dialogue et le partenariat
social soient les seuls mécanismes de gestion des problèmes
de la communauté universitaire.
Conclusion:
La
démocratisation de la gestion de l'université est devenue
une urgence et constitue un premier pas pour résoudre la
grave crise qui secoue l'université depuis deux décennies.
La démocratie à l'université va créer un espace de la
citoyenneté qui va développer la participation et la
concertation la plus large des acteurs de la communauté
universitaire, afin que l'université se mette au service du
développement scientifique et culturel et du bien-être de la
société.
Farid Cherbal,
El Watan, 01 février 2005
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