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Rédaction
cnes-usto.ifrance.com
(13 novembre 2006)- Le quotidien national "El Watan"
nous apprend qu'un enseignant à l'université d'Alger a été
reçu par le pape Benoît XVI. Il s'agit de l'ex-ministre de
l'enseignement supérieur, le philosophe et islamologue
Mustapha Cherif.
Celui qui,
à travers ses écrits réflexions et interventions, plaide
pour un renouveau du dialogue islamo-chrétien, avait demandé
à être reçu par le pape, il y a plusieurs mois, avant le
discours prononcé par Benoît XVI à Ratisbonne qui a provoqué
une violente polémique dans le monde musulman.
Cependant
la rencontre a porté pour une grande part sur ce discours,
car Mustapha Cherif a souhaité pour commencer "répondre aux
questions que posait son discours", notamment sur la
liberté, la raison et la violence dans le Coran, a-t-il
expliqué. Voici ce qu'avait publié el Watan ainsi que ce
qu'a écrit cet intellectuel sur sa rencontre avec le pape.
Le pape
a reçu en tête-à-tête l’universitaire Mustapha Cherif
Le pape
Benoît XVI a reçu en tête-à-tête samedi Mustapha Cherif, à
la demande de ce dernier, pour un entretien théologique sur
l’Islam et les moyens de « faire reculer la haine religieuse
». Cette rencontre exceptionnelle, qui n’a pas été annoncée
par le Vatican, a eu lieu dans le bureau personnel du
souverain pontife et a duré une demi-heure. « Le pape m’a
écouté avec beaucoup d’attention, beaucoup de bonté, et il y
a eu un véritable échange », a indiqué Mustapha Cherif. M.
Cherif, qui enseigne à l’université d’Alger, est l’un des
fondateurs en France d’un groupe de dialogue islamo-chrétien
(le GAIC). Il avait demandé à être reçu par le pape, il y a
plusieurs mois, avant le discours prononcé par Benoît XVI à
Ratisbonne qui a provoqué une violente polémique dans le
monde musulman.
El
Watan,
13 novembre 2006
Sous le signe de la
lutte contre la haine religieuse
J’ai eu le
privilège d’être reçu, à ma demande, en audience privée, par
le Saint Père Benoît XVI, ce 11 novembre à Rome. Je fus
touché par son accueil et son attention, en tête à tête. Je
l’ai vivement remercié pour cette première rencontre, entre
Sa Sainteté et un penseur musulman, ce qui marque son
attachement au dialogue interreligieux. Il m’a dit avoir été
touché par ma lettre qui appelle au dialogue, publié sur le
journal Le Monde. Après avoir écouté mes préoccupations
suite à sa décision de rattacher le « Conseil pontifical
pour le Dialogue interreligieux » à celui de la Culture, il
veut réfléchir à une relation féconde. Après les
protestations au sujet de ses propos sur l’Islam, avec
promptitude, il m’a réaffirmé n’avoir pas souhaité offenser
les musulmans. Je lui ai dit : Puissiez-vous rappeler que
l’Islam représente une haute spiritualité, une voie
authentique de Dieu, comme en témoignent les croyants et
leur civilisation depuis 15 siècles. Cette religion révélée
et universelle, proche du christianisme et du judaïsme, est
le troisième rameau monothéiste, ultime étape de l’histoire
du Salut.
Il a approuvé,
de par sa sagesse, le fait que chrétiens et musulmans ne
doivent pas être concurrents, mais alliés et amis. J’ai
précisé que la polémique du « choc des civilisations», la
recherche d’un nouvel ennemi et la stigmatisation de l’Islam
ne sont-ils pas une diversion pour occulter les problèmes de
notre époque, pour nous diviser, nous frères abrahamiques,
afin de faire régner le culte du veau d’or ? Ces dérives
n’aboutissent-elles pas à des formes de déshumanisation et à
la sortie de la religion de la vie ? Après l’innommable,
vécu durant la deuxième guerre mondiale, le mot d’ordre des
peuples était « plus jamais cela ». Aujourd’hui, le retour
de la haine raciale et religieuse, de l’antisémitisme, qui
vise en particulier les musulmans est une menace pour tous.
Le Saint Père, mieux que quiconque, sait que sur le plan
éthique, une des missions de l’Eglise est de s’opposer à
cette bête immonde, à la logique faustienne et aux
politiques bellicistes, s’opposer à la déformation et
atteinte des religions, comme l’Islam qui respecte le
christianisme, vénère le Messie, Jésus, Verbe de Dieu
fortifié par l’Esprit Saint et sa mère Marie. Nous musulmans
sommes convaincus, ai-je souligné, que sa Sainteté dira ce
qui est juste, en ce qui concerne les problèmes du monde,
pour faire reculer les injustices et le racisme. Il a
pleinement partagé l’idée que nous avons besoin de pensée
critique objective et de messages de fraternité.
De par le souci
de dialogue du Saint Père, je lui ai dit quelques mots sur
l’Islam. Il m’a écouté avec bienveillance. J’ai affirmé que
la vitalité de l’islam se fonde sur la base du témoignage
libre, que le culte doit débuter par le refus des idoles : «
il n’y a pas de dieu sauf Dieu et Mohamed est son Prophète».
L’islam rappelle que les êtres humains sont libres et égaux
et que seul le degré de piété les différencie. Aux yeux des
musulmans, c’est cela qui honore l’humanité. Le Coran dit «
Que celui qui veut croit et que celui qui veut mécroit ».
Croire est une grâce de Dieu.
Au sujet de la
violence, j’ai tenu à lui clarifier que l’islam préconise à
chacun des croyants face à l’adversité, de pardonner, de
patienter, de faire preuve de miséricorde. En ce qui
concerne la responsabilité collective, face aux agressions,
pour ne pas se retrouver dans le rapport du loup et de
l’agneau, pour sauvegarder le droit à l’existence des
peuples, l’islam codifie de manière stricte le recours à la
« guerre juste », (que le Prophète qualifia de « petit »
djihad), comme légitime défense. Ne jamais être l’agresseur,
préserver les civils, et en particulier les moines
chrétiens, les faibles, l’environnement, et rester toujours
équitable. C’est le principe de la « guerre juste » et non
point de « guerre sainte ». Saint Augustin, n’avait pas dit
autre chose. Il acquiesça avec un sourire. Le grand djihad
c’est l’effort vers la maîtrise de soi, vers l’élévation
spirituelle, le bel agir. Cette définition lui a paru comme
un éclairage salutaire, qui mérite d’être connu.
J’ai ajouté, que
les musulmans dans leur immense majorité, réprouvent et
critiquent l’archaïsme religieux, l’intolérance,
l’instrumentalisation de la religion, la violence aveugle et
l’égarement d’une minorité. Ils savent que ces errements
sont issus de lectures arbitraires des textes et ont des
causes politiques, aggravées par des manipulations. Il est
de notre devoir de dénoncer les amalgames grossiers entre
l’Islam et l’extrémisme. La communauté musulmane peut se
régénérer et aider le monde moderne, qui est dans une
tragique impasse, malgré les prodigieux progrès
scientifiques, à réinventer une nouvelle civilisation qui
fait tant défaut. Il me déclara qu’un des problèmes de notre
temps est la sécularisation outrancière et que nous devons
témoigner avec ardeur et raison de la dimension religieuse
de l’existence.
J’ai répondu que
la révélation s’adresse à la raison pour l’éclairer et les
musulmans sont appellés à témoigner paisiblement de leur
foi. Ce point l’a touché. Je lui ai dit que l’Islam se fonde
sur un seul miracle, celui du Coran qui parle à la raison et
au coeur. La civilisation islamique a contribué à
l’émergence de la renaissance européenne. S’interroger sur
Dieu au moyen de la raison est un acte naturel en Islam, lié
à la prime nature de l’humain, la fitra.
Dieu est
Transcendant, Celui à qui rien ne ressemble, Il est aussi
très proche, plus proche de nous, précise le Coran, que
l’intériorité de notre cour. La capacité de la Révélation, à
orienter vers le vrai, est incomparable, et ne dépend pas
d’un système de pensée, par-delà le caractère heureux du
lien entre foi et raison.
J’ai exprimé à
sa Sainteté notre souci de contribuer, tous ensemble, au
respect des religions, préserver les acquis du dialogue
séculaire, faire reculer la méconnaissance, le fanatisme et
le dogmatisme, rappeler notre socle commun, relancer la
réflexion sur nos différences et les défis communs. Le
dialogue interreligieux est le facteur décisif de l’alliance
des civilisations. À cette fin, j’ai soumis à la haute
appréciation de sa Sainteté trois suggestions : la tenue
d’un colloque interreligieux sur le thème de la lutte contre
la haine religieuse.
La sensibilisation de la communauté internationale sur le
caractère condamnable des offenses et des atteintes contre
les symboles sacrés des religions, à l’instar des principes
relatifs au racisme et à l’antisémitisme, dans le respect du
droit en matière de liberté d’expression et de critique.
Enfin, le soutien et la multiplication de groupes et réseaux
d’amitié, de dialogue et de recherche islamo-chrétiens à
travers le monde. Le Saint Père m’a dit qu’il partage
pleinement nos soucis, et soutien totalement ces objectifs
nobles. Ce dialogue inoubliable, de la foi et de la pensée
ouvertes à l’autre, opposé à toutes les haines, est un beau
signe d’espérance.
Mustapha Chérif, philosophe, islamologue, algérien
Mustapha Chérif,
Mustaphacherif.com,
12 novembre 2006
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